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59. Négation et présupposé

Comme il est expliqué p. 51 §2 et suivant, l’utilisation de l’allomorphe de de l’article indéfini devant le COD d’une phrase négative repose souvent sur un présupposé (ennakko-olettamus). L’exemple suivant montre que la forme de l’article peut apporter une nuance de sens importante :

Alors, ça y est, tu as acheté une télévision ?
Pas vraiment, je n’ai pas acheté une télévision.
Joko ostit television? – En ihan, en ostanut televisiota.

La réponse indique qu’on n’a pas acheté la télévision prévue, mais quelque chose d’autre (par exemple une machine à laver). On n’a cependant pas besoin de préciser qu’on a acheté autre chose : c’est indiqué par le choix de une à la place de de. On constate donc qu’on conserve la forme normale de l’article devant COD d’une phrase négative quand on présuppose que l’objet devait être différent. Quand on dit à quel­qu’un Je n’ai pas mangé d’huitres (En syönyt ostereita), on indique simplement qu’on n’a pas mangé (ou pas vou­lu gouter, ou pas eu, ou pas trouvé etc.) d’huitres (pendant un voyage, un repas, une dégustation etc.). Quand on dit Je n’ai pas mangé des huitres, le résultat est le même (on n’en a pas mangé), mais on dit en même temps « il était prévu que je mange des huitres » ou « comme tu le sais je devais manger des hui­tres » / « on nous avait promis des huitres » etc., « mais je n’ai pas eu d’huitres / mais on m’a servi autre cho­se » etc.

Ce présupposé repose sur un savoir implicite, qu’on pourrait appeler « contextuel » : on suppose que le destinataire du message sait implicitement, d’après la situation, le contexte etc., quel devait être l’objet prévu du verbe. Ce savoir peut même nécessiter des connaissances implicites beaucoup plus vastes, par exemple des connaissances sur la culture du pays. Par exemple, en France, dans les grands repas de fa­mil­le, on servait souvent comme hors-d’œuvre du poisson. Si, à un tel repas, on servait un autre genre de hors-d’œuvre, quelqu’un pourrait dire en racontant le menu : « Comme hors-d’œuvre, on n’a pas eu du poisson ». Ce qui signifie : « on ne nous a pas servi du poisson, qui, comme vous le savez, est tra­di­tion­nel­le­ment au menu, mais quelque chose d’autre ».

Cependant, on n’est jamais obligé d’ajouter cette information supplémentaire, ce présupposé : le locuteur peut très bien choisir de dire la phrase de manière neutre et appliquer la règle normale, c’est-à-dire trans­former l’article indéfini dans la phrase négative et utiliser de à la place de des/du/de la  :

Il n’a pas acheté de pommes, il a acheté des poires.
Cette année il ne m’a pas offert de cravate, il m’a offert une chemise.
Il ne boit pas de vin, il boit du cidre.
En hors-d’œuvre, on n’a pas eu de poisson, on eu du foie gras.

De même, on peut supprimer l’article après nini …, même si c’est une négation partielle (alors que dans ce cas, on pourrait conserver l’article) :

Je n’ai bu ni vin ni bière, j’ai bu de l’eau !
Je n’ai acheté ni perceuse ni ponceuse, j’ai acheté une scie sauteuse.

On peut donc toujours appliquer la règle de la transformation « des/du/de la devient de devant COD d’une phrase négative ». En revanche, on ne peut pas toujours conserver l’article normal un/une/des/du, s’il n’y a pas de présupposé, d’information supplémentaire. Si on rentre du supermarché en disant Je n’ai pas acheté des pommes, ce qui présuppose qu’on a acheté autre chose, alors qu’en réalité on n’a rien acheté d’autre à la place, l’information sera faussée : la personne à qui on dit cela pourra demander Ah bon ? Et qu’est-ce que tu as rapporté à la place ? Si on répond qu’on n’a rien rapporté, l’autre personne pourra trouver bizarre qu’on ait dit Je n’ai pas acheté des pommes, parce que cela impliquait qu’on avait acheté quelque chose d’autre.

Bon à savoir pour l'apprenant de FLE : le choix de la forme de l’article devant complément d’objet direct d’une phrase négative n’entraine jamais de phrases totalement agrammaticales.

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On peut dire que le choix de la forme de l’article devant complément d’objet direct d’une phrase négative n’entraine jamais de phrases totalement agrammaticales. Dans le pire des cas, comme on vient de l’ex­pli­quer, on risque d’ajouter une information un peu surprenante. Dire je n’ai pas acheté des pommes alors que la situation aurait exigé qu’on dise je n’ai pas acheté de pommes (parce qu’il n’y avait pas de pré­sup­posé) est bien moins grave que de dire *Ce ne sont pas de pommes (application erronée de la règle de l’objet négatif à l’attribut d’une phrase né­ga­ti­ve), énormité agrammaticale fréquente chez les apprenants finnophones (voir p. 61), qu’aucun francophone ne produira absolument jamais.

À cela on peut aussi ajouter le fait que dans la situation de production spontanée de l’oral, l’application de la règle est moins régulière, parce qu’on ne réfléchit pas toujours forcément à ces nuances et parce que les phrases se construisent au fur et à mesure ou de façon plus désordonnée qu’à l’écrit. Mais à l’écrit (littéraire), la règle semble s’appliquer de façon ré­gu­liè­re : des statistiques sommaires établies à l’aide d’un traitement de texte dans deux romans montrent que sur 27 occurrences de GN complément d’objet direct dans une phrase négative, on a 27 cas où la forme d’article est de (article indéfini comptable ou massif) et aucun avec des/du. Tout dépend de l’interprétation par le locuteur (et son destinataire) de la situation objective. Il faut donc se garder d’une application ou d’une interprétation trop mécanique ou trop livres­que de cette règle.