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60. La règle d’effacement

1. Définition et description

Si on compare une suite d’exemples de verbes se construisant sans préposition (verbes transitifs directs, exemples 1, 2, 8, 9) et de verbes se construisant avec différentes prépositions (verbes transitifs indirects) telle que les suivants :

1On accueilledes jeunes.
2On rencontredes jeunes.
3On discuteavecdes jeunes.
4On écritpourdes jeunes.
5On parlede            jeunes.
6On parleàdes jeunes.
7On vitparmides jeunes.
8On mangeradu pain.
9Tu achètesdu pain.
10Ça se mangeavecdu pain.
11Ça s’étendsurdu pain.
12J’ai besoinde           pain.
13Ça ressembleàdu pain.
14Je l’ai prispourdu pain.

on constate que quand le verbe se construit avec de, l’article indéfini pluriel (des) ou l’article indéfini massif (du) « disparaissent » (exemples 5 et 12), alors que les autres prépositions (avec, pour, à, parmi, sur) ne provoquent aucune transformation. Dans les exemples 5 et 12, comme les formes d’article com­men­cent toutes deux par un d (des, du), pour éviter la succession de deux mots en d, ces formes d’article des/du ne sont pas exprimées.

Cette règle ne porte en général pas de nom dans les grammaires, elle est cependant connue dans certains ouvrages sous le nom de règle de cacophonie, terme qui apparait pour la première fois dans la Gram­mai­re de Port-Royal. En effet, au pluriel, l’article un devient des. Après la préposition de, si l’article des se conservait, on obtiendrait donc une suite [dəde] déplaisante à l’oreille :

  Munissez-vous d’une lampe de poche.
*Munissez-vous de des lampes de poche.

Ce serait donc pour éviter la suite « cacophonique » [dəde] qu’on ne répèterait pas, après la préposition de, une forme d’article commençant par d. Le terme de « règle de cacophonie » est parlant et facile à re­te­nir, et il permet de nommer simplement le phénomène. Cependant, historiquement, il est probable que les formes en d de l’article indéfini n’ont jamais été utilisées après la préposition de, justement parce que la préposition de l’a empêché.

La Grammaire de Port-Royal…

La Grammaire de Port-Royal est la désignation habituelle de l’ouvrage publié à Paris en 1660 (re­mar­quer la date déjà très ancienne) par Claude Lancelot et Antoine Arnauld, sous le titre de Grammaire générale et raisonnée.

2. Utilité pédagogique

On ne devrait donc pas parler de règle d’effacement, puisque quelque chose qui ne se prononçait pas ne pouvait pas disparaitre. Il faudrait donc plutôt parler de règle de « non apparition », ou règle de « la­ten­ce » (voir ci-dessous). Cependant, on a préféré utiliser le terme de règle d’effacement, car du point de vue de l’apprenant FLE, il y a quand même un « ef­fa­ce­ment » si on compare l’effet de la préposition de avec les autres pré­po­si­tions, qui n’ont aucune influence sur l’article :

Il part  avecdes jeunes.Ça se mange avec du pain.
Il parle de             jeunes.Il a besoin de            pain.
Il écrit pour des jeunes. Il l’a pris pour du pain.

Qu’il soit typographique ou phonique, il y a bien un « blanc » (aukko) devant le nom (jeunes/pain) après la pré­po­si­tion de, blanc qu’il n’y a pas avec le verbe transitif direct et les autres prépositions. Le terme de « règle de latence » illustrerait bien le fait que l’article n’a pas véritablement disparu, puisqu’il « réapparait » au sin­gulier :

Il a besoin de chaussures.
Il a besoin d’une chaussure.

ou après d’autres prépositions que de. Mais c’est justement cet effacement, cette disparition « mysté­rieu­se » de l’article par rapport à ce qui se passe avec d’autres prépositions, qui entraine les erreurs d’inter­pré­ta­tion. C’est pourquoi le terme « ef­fa­ce­ment » présente un intérêt pé­da­go­gi­que.

3. Des noms « composés » résultant de la règle d’effacement

Autre illustration de la règle d’effacement : de nombreux groupes nominaux, qui se traduisent en finnois par des noms composés et que les finnophones prennent pour cette raison pour des noms composés en français (parce qu’ils semblent présenter les mêmes caractéristiques que les noms composés, c’est-à-dire utilisation de de et absence d’article), ne sont tout simplement que le résultat de l’effacement de des après la préposition de. Il n’y a donc aucune raison de parler de noms composés dans un cas pareil :

une forêt de bouleaux < une forêt de des bouleaux koivumetsä [une forêt de bouleaux = une forêt où il y a des bouleaux]
un catalogue d’accessoires < un catalogue de des accessoires tarvikeluettelo [de = où il y a des accessoires]
un livre d’histoires drôles < un livre de des histoires drôles kaskukirja [de = « où il y a »]

Plus d’exemples…

une valise de vêtements < une valise de des vêtements laukullinen vaatteita [de = « où il y a »]
une table de bois < une table de du bois puusta tehty pöytä, puupöytä [une table de bois = table faite avec du bois]
un sac de cuir < un sac de du cuir nahkalaukku [de =« fait avec, fait en, fait de »]
un cendrier de verre < un cendrier de du verre lasituhkakuppi [de =« fait avec »]
un seau de peinture < un seau de de la peinture maalipurkki [de = « où il y a »]
une feuille de papier < une feuille de du papier paperiliuska [de papier =«constitué de papier », « qui est du papier »]
un bâton de rouge < un bâton de du rouge huulipunapuikko [de = « qui est du »]
une bouteille de vin < une bouteille de du vin viinipullo [de = « où il y a  »]