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71. Ne pas se laisser influencer par le finnois

1. Une équivalence inexistante

Le choix entre article indéfini et article défini dépend du sens général de la phrase ou du message, des valeurs sémantiques des noms, du contexte, d’un ensemble parfois très complexe de paramètres. Il ne faut pas appliquer des règles mécaniques. La manière dont sont présentées les règles concer­nant l’article dans les manuels et l’enseignement du français en Finlande en général fait penser aux apprenants qu’il existerait une correspondance quasi automatique entre le cas du nom en finnois et la forme de l’article en français :

monikon nominatiivi/akkusatiivi = article défini : kirjat = les livres
monikon partitiivi = article indéfini : kirjoja = des livres

Cette équivalence n’est possible que dans un nombre de cas très limité (voir « Partitif et partitiivi » p. 57) : quand le nom est objet direct d’un verbe perfectif à la forme affirmative, on peut opposer :

J’ai acheté les livres. Ostin kirjat.
J’ai acheté des livres. Ostin kirjoja.

Mais par exemple dans une phrase négative, la différence disparait en finnois :

Je n’ai pas acheté les livres. En ostanut kirjoja.
Je n’ai pas acheté de livres. En ostanut kirjoja.

Le plus souvent, le finnois ne fait pas de distinction entre « défini » et « indéfini » ; le cas de l’objet direct en finnois (accusatif ou partitif) dépend de l’aspect verbal. Les deux phrases (a) et (b) se traduisent en finnois de la même manière (c) :

(a) Le commerçant attendait des clients.
(b) Le commerçant attendait les clients.
(c) Kauppias odotti asiakkaita.

Le « partitiivi » asiakkaita n’exprime pas la quantité indéfinie, il marque l’aspect irrésultatif de odottaa.

2. Équivalence inverse

Si on compare la phrase française suivante et sa traduction finnoise

Il entra dans la pièce de droite. De grands tableaux décoraient les murs.
Hän meni oikealla olevaan huoneeseen. Suuret taulut koristivat sein.

on constate que la « règle » implicite posée par les grammaires finlandaises ou les apprenants finnophones monikon partitiivi = article indéfini pluriel et monikon nominatiivi = article défini pluriel ne fonctionne pas du tout, et qu’au contraire, elle semble même fonctionner à l’envers.

Le mot de (qui est le pluriel de l’article indéfini devant adjectif antéposé) indique qu’au mur il y avait des objets qu’on appelle « tableaux » (catégorisation : Qu’est-ce qu’il y avait au mur ? Des tableaux). L’article défini les désigne les murs qui implicitement com­posent la pièce (les murs de la pièce de droite, référence implicite). Le finnois ne peut pas exprimer ou n’a pas besoin d’exprimer ces nuances : suuret taulut est au nominatif, car le sujet d’un verbe ac­tif ne peut pas être un partitiivi pluriel (il est impossible de dire : *suu­ria tauluja koristivat seiniä). De même, seiniä est au partitiivi, parce que le verbe koristaa l’exige ici (impossible de dire *ko­ris­tivat sei­nät), phénomène qui n’existe pas en français. En français, l’article défini et l’article indéfini ne s’utilisent donc pas du tout pour les mêmes raisons que celles pour lesquelles on utilise en fin­nois le nominatif pluriel et le monikon partitiivi.

3. Partitiivi (presque) « automatique »

On trouve de nombreux verbes finnois (de sens imperfectif ou duratif) qui demandent presque auto­ma­ti­que­ment le partitiivi, alors qu’en français il y a un article défini :

partitiiviarticle défini
Vertailin hintoja. J’ai comparé les prix.
Hän osaa kuunnella ihmisiä. Il sait écouter les gens.
Vuorikiipeilijä ihaili maisemaa. L’alpiniste admirait le paysage.
Autoilija piteli rattia yhdellä sormella. L’automobiliste tenait le volant d’un seul doigt.
Kävely kohentaa kuntoa. La marche améliore la forme.
Rakastan merilomaa. J’adore les vacances au bord de la mer.
Kuluja karsitaan. On réduit les dépenses.
Pienenä hän inhosi koulua. Quand il était petit, il détestait l’école.
Etsin lainaamiasi kirjoja. Je cherche les livres que tu m’as prêtés.
Tutkijalautakunta tutkii tapaturman syitä. La commission d’enquête étudie les causes de l’accident.
Pitää arvioida onnistumismahdollisuuksia. Il faut évaluer les chances de réussite.
Odotan kesää. J’attends l’été.
Kansanedustaja moitti hallitusta. Le député a critiqué le gouvernement.
Tarkenne edeltää substantiivia. Le déterminant précède le nom.
Ritari vannoi suojelevansa köyhiä. Le chevalier jurait de protéger les pauvres.
Tasavallan presidentti käyttää toimeenpanovaltaa. Le président de la république exerce le pouvoir exécutif.

4. Des modes de représentation du réel différents

Souvent, les deux langues représentent le réel d’une manière qui leur est propre et dont la logique est par­fois difficile à comprendre par l’apprenant finnophone de français ou francophone de finnois (cela vaut pour toutes les langues où il y a des articles et de façon plus générale pour nombre de phénomènes grammaticaux). Ainsi, on dit en finnois hänellä on huumorintajua, où le mot huumo­rintaju est représenté comme massif, mais en français on dit il a le sens de l’humour, avec un article défini (voir p. 58 §4). Cette expression est un cas typique où les finnophones sont tentés d’appliquer à l’article défini la règle de la trans­formation de l’article indéfini en de :

Hänellä ei ole huumorintajua. → ? Il n’a pas de sens de l’humour (ou *Il n’a pas de sens d’humour, agrammatical).

La forme marquée avec le signe ? n’est pas entièrement agrammaticale, mais peu usitée, la forme avec ar­ticle défini est la forme habituelle :

Il a le sens de l’humour.
Il n’a pas le sens de l’humour.
Il n’a pas beaucoup le sens de l’humour.
Il a très peu le sens de l’humour.
Il n’ a guère le sens de l’humour.