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217. La saillance

1. Généralités

Le terme de saillance est uti­li­sé en sémantique pour désigner la « visibilité » de tel ou tel élément d’un énon­cé. Cette visibilité peut résulter de facteurs différents et très variés. Ces facteurs peuvent par exem­ple être visuels à l’écrit (on peut mettre un élément en gras), accentuels à l’oral (on peut appuyer sur un mot). Pour donner une plus grande saillance à un élément, on peut aussi varier l’ordre des mots (voir p. 505 et sui­vantes), uti­li­ser des cons­truc­tions clivées (c’est ce livre que je veux, voir p. 516, ou focalisation plate p. 515), ou d’autres procédés (uti­li­sation du passif, dislocation, etc.) qui sont abor­dés ailleurs dans cet­te gram­maire.

La saillance dépend aussi de caractéristiques sémantiques intrinsèques : dans un énoncé, un nom propre a une plus grande saillance qu’un nom commun ; un nom à référent animé est plus saillant qu’un nom à référent non animé, etc. La saillance caractérise éga­le­ment des éléments de l’énoncé mê­me quand ils ne sont pas rendus particulièrement « visibles » par les procédés mentionnés ci-dessus. Il existe ainsi une hiérarchie des éléments d’un énoncé dépendant de leur fonction gramma­ticale, qui permet d’interpréter les relations anaphoriques et d’identifier l’antécédent d’un pronom ou d’une expression anaphorique (l’adverbe ainsi implique aussi une relation anaphorique). Ce phé­no­mène se retrouve sous diverses formes et diverses réalisations dans toutes les langues. Il faut pou­voir déduire de qui ou de quoi on parle quand on uti­li­se un pronom ou une expression anapho­ri­que.

2. Saillance et anaphore

Sans entrer dans le détail [1], on peut résumer cette hiérarchie des fonctions grammaticales de la ma­nière suivante (de façon très sché­matique), en allant du plus saillant au moins saillant :

Sujet/agent - objet direct - objet in­di­rect - groupe pré­po­si­tionnel (com­plé­ment du nom ou autre)

En vertu de cette règle, la phrase (a) ci-dessous sera prioritairement interprétée comme (b) : le sujet je est par nature plus saillant que le COD l’. Cependant, la phrase peut aussi s’interpréter comme (c), si le contexte est clair (autrement dit, si le référent de l’ est évoqué dans le contexte d’une manière qui lui donne une saillance intrinsèque) :

(a) Je l’aime autant que toi.
(b) « Je l’aime autant que tu l’aimes. »
(c) « Je l’aime autant que je t’aime. »

Cette différence de saillance a des implications sur le choix du pronom anaphorique. Soient les phrases suivantes :

(d) Les éléments naturels ont une influence directe sur notre vie et ils finissent toujours par avoir le dernier mot.
(e) Nous dépendons des éléments naturels plus que ceux-ci ne dépendent de nous.

Dans la phrase (d), le groupe les éléments naturels est le sujet du verbe, et il est tout naturellement repris par ils. Dans l’exem­ple (e), le groupe éléments naturels est un objet in­di­rect. Pour cette raison, il n’a pas la mê­me saillance que s’il était sujet en fonction de sujet. L’utilisation du pronom ceux-ci permet en quelque sorte de redonner une saillance nouvelle à cet élément. Cependant, la saillance reste suffisante, et on aurait pu dire éga­le­ment Nous dépendons des éléments naturels plus qu’ils ne dépendent de nous. En revanche, la saillance devient très faible quand le GN est com­plé­ment du nom d’un autre GN dans un groupe pré­po­si­tionnel ; dans ce cas, l’uti­li­sation de celui-ci est presque la règle :

Le chercheur a présenté un exposé sur les résultats de son expérience et selon lui celle-ci ouvrait des perspectives très prometteuses.

Dans la première proposition, trois éléments sont plus ou moins saillants : le chercheur, un exposé, les résultats de son expérience. Si on disait et selon lui, elle ouvrait..., on resterait un moment à se de­man­der à quel GN féminin renvoie le pronom elle, car les trois noms véritablement saillants (cher­cheur, exposé, résultats) sont tous du masculin. L’uti­li­sation du pronom celle-ci, qui renvoie au GN le plus proche (ex­pé­rience), permet donc de redonner « une visibilité » au mot expérience et d’établir sans dif­fi­culté la relation anaphorique GN-pronom.