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220. Le système composite des pronoms personnels en français

Par rapport au finnois, les pronoms français ont ceci de particulier qu’ils se répartissent en plusieurs sé­ries de formes, qui se recoupent partiellement, et compliquent passablement l’apprentissage des pro­noms par les finnophones (ou autres apprenants FLE).

1. Formes conjointes, disjointes et détachées

Certaines formes des pronoms personnels singuliers de 1e et de 2e personne (je, tu), du pronom de 3e per­sonne (il, ils) et du P3 à antécédent non GN (ça) forment trois séries qui dépendent généralement de la fonction ou du type de référent du pronom, ou de critères syntaxiques particuliers :

a. une série de formes conjointes (« rattachées au verbe »), qu’on appelle fréquemment dans la ter­minologie traditionnelle « forme atones », finnois painoton [1], et qui sont uti­li­sées quand le pronom se trouve immédiatement devant ou après le verbe : L’enfant me regardait ou Penses-y ! On appelle parfois aussi ces formes des formes clitiques, terme qui signifie qu’elles sont « appuyées » contre un autre mot. Les formes conjointes ne peuvent pas être uti­li­sées après pré­po­si­tion ni de façon isolée ou détachée. À l’oral, ces for­mes se ré­dui­sent le plus souvent à une simple consonne : il se déshabille [izdezabij], il te pousse [itpus].

b. une série de formes disjointes, c’est-à-dire qui ne sont pas immédiatement accolées au verbe, qu’on emploie après une préposition :

j’ai pensé à toi, elle est amoureuse de lui, ce livre est pour toi, je compte sur eux etc.

c. une série de formes détachées, que l'on utilise quand le pronom est détaché en prolepse ou en rappel (p. 513), dans les phrases clivées (p. 516 et p. 618) et quand le pronom est isolé (par exemple dans une réponse). Le plus souvent, ces formes sont identiques aux formes disjointes, mais dans le cas du pronom de 3e personne, il existe une série de formes particulières :

Qui a appelé ? – Moi.
Toi, tu n’es jamais content.
Lui, il est sympa. [référent animé, chef]
Celui-là, il est passionnant. [référent non animé, livre]
C'est de ceux-là que je te parlais l'autre jour.
Elle y habite. → C’est là qu’elle habite.

Les formes disjointes et formes détachées sont souvent appelées formes « toniques » (finnois painollinen).

En revanche, les pronoms nous et vous n’ont qu’une seule forme, quelle que soit leur fonction. De même, la forme des pronoms indéfinis ne varie pas selon la fonction (certains peuvent s’accorder en genre et en nombre), sauf les pronoms interrogatifs, qui ont sur ce point des affinités avec les pronoms per­son­nels.

Les cas dans lesquels on emploie les formes conjointes ou disjointes sont présentés dans les chapitres concernant les différents pro­noms et p. 301 et suivantes.

2. Formes syncrétiques vs groupe prépositionnel

Dans certains cas, le groupe prépositionnel préposition + pronom disjoint (à moi, de lui, sur cela etc.) peut être remplacé par une forme unique, qu’on appelle une forme syncrétique. La forme syncrétique regroupe en un seul élément à la fois le pronom substitut et la pré­po­si­tion qui le précède. Autrement dit, elle reprend l’an­té­cé­dent et exprime en même temps la fonction grammaticale du pronom :

me = à + je : Le garçon me parle.
en = de + il/ça : Je m’en souviens.
là-dessus = sur + ça : Nous reviendrons là-dessus.

Le problème, c’est que ces formes ne s’utilisent que dans certains cas et de façon non symétrique. Tan­tôt le choix entre groupe prépositionnel et forme syncrétique dépend de critères sémantiques (voir par ex­em­ple tableau p. 262), tantôt il dépend de critères syntaxiques (voir par exemple p. 303). Dans la ma­jo­ri­té des cas, il n’existe pas de forme syncrétique particulière et il faut exprimer la pré­po­si­tion devant un pro­nom à la for­me disjointe :

contre lui, contre moi, contre cela
avec moi, vers toi, sur moi, derrière nous etc.

Remarque : attention à la différence avec le finnois ! De la même manière que le français, le finnois uti­li­se alternative­ment des formes syncrétiques, autrement dit des pronoms de forme simple (a), et des groupes pré­po­si­tion­nels préposition + pronom (b) :

(a) minulle, siihen, hänes­tä, meidän
(b) häntä vastaan, sen takia, teitä varten, ennen sinua, etc.

La différence essentielle par rapport au français, c’est qu’en finnois les formes dépendant d’une pré­po­si­tion ou d’une postposition sont toujours des formes déclinées, elles sont donc d’une certaine façon à la fois dis­join­tes et syncrétiques. En français, au contraire, dans le groupe préposition + pronom, le pronom est toujours à la forme disjointe de base (moi, lui, eux etc.), jamais à une forme syncrétique. On ne peut pas dire par exem­ple *contre me, *il a parlé d’en, etc.

3. Un système composite

Le système du pronom de 3e personne en français est un système composite, qui uti­li­se des éléments de dif­fé­ren­tes parties du discours : pronoms personnels de la terminologie classique (il/elle), pronoms dé­mons­tratifs (celui-ci, ça etc.). Dans certains cas on uti­li­se mê­me des adverbes, et dans la langue parlée, on uti­li­se ce que l’on appelle l’« anaphore prépositionnelle », c’est-à-dire l’absence complète de pronom :

Pronom « personnel » :
Je vois le chat. → Je le vois.
Pronom démonstratif :
Une corde à linge traversait la cour. Dans le vent, un drap s’était enroulé autour de celle-ci.
Pronom démonstratif :
Le chat joue. → Ça m’amuse.
Adverbe :
Qu’entendez-vous par cette remarque ? → Qu’entendez-vous par  ?
anaphore prépositionnelle :
Elle a longtemps joué avec cette poupée. → Elle a longtemps joué avec.

Tous ces emplois, qui rendent parfois extrêmement difficile le choix de la forme appropriée du pronom, sont expliqués en détail au chapitre 9.

4. Place et ordre des pronoms

Alors qu’en finnois la place des pronoms est plus ou moins fixe par rapport au verbe, en français les pronoms conjoints sont mobiles. Ils se placent généralement devant le verbe principal (aux formes composées, devant l’auxiliaire). Dans certains cas, ils sont rejetés après le verbe (impératif, in­ter­ro­ga­tion). Dans certains cas en­fin, ils se placent devant l’in­fi­ni­tif quand celui-ci dépend d’un autre verbe. Cette mobilité s’oppose à la stabilité du finnois :

Je le prends. Otan sen.
Prends-le ! Ota se!
Ne le prends pas ! Älä ota sitä.
Il ne voulait pas le prendre. Hän ei halunnut ottaa sitä.
Tu le leur envoies. Lähetät sen heille.
Envoie-le-leur ! Lähetä se heille.
Ne le leur envoie pas ! Älä lähetä sitä heille.
Tu n’aurais pas dû le leur envoyer. Sinun ei olisi pitänyt lähettää sitä heille.

Malgré les apparences, la place des pronoms devant le verbe obéit à des règles relativement simples. Dans la réalisation parlée, ces règles nécessitent cependant un certain entrainement, car les pronoms se ré­dui­sent en groupes ryth­miques caractéristiques qui ne s’apprennent que par la pratique. Ces règles sont ex­pli­quées en détail dans les différents chapitres sur les pronoms et regroupées p. 312 et suivantes.