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295. Remarques sur la morphosyntaxe de ça

1. Ça forme générique

La forme ça est uti­li­sée dans ce chapitre comme forme générique du pronom de 3e personne à antécédent non GN : on ne cite pas systématiquement la variante cela. En effet, contrairement à ce que répètent les grammaires scolaires, il faut considérer qu’en français moderne, la forme de base du pronom de 3e personne à antécédent non GN est ça, qui a une forme langue écrite longue cela, et non pas l’inverse (cela qui aurait une variante courte langue parlée ça) : cela était autrefois la forme de base, et ça en est issu. La forme ça est la réduction phonétique de cela > [sla] > [sa] (comme celui prononcé [sɥi], je lui prononcé [ʒɥi]). Mais dans la langue moderne, c’est ça qui est devenu l’outil générique pour renvoyer à un objet de pensée autre qu’un groupe nominal. Cela est une variante uti­li­sée à l’écrit et dans « l’oral soigné » (c’est-à-dire dans la langue écrite uti­li­sée oralement, dans un discours, une conférence, etc.), mais il y a de nombreux cas où il n’y pas d’alternance possible ça/cela, mê­me à l’écrit, exem­ple : Comment allez-vous ? – *Cela va bien (seule forme possible : ça va bien, ou je vais bien). La pression scolaire et puriste fait que l’on constate de nombreux hypercorrectismes (p. 583) : ça est senti comme familier, cela comme « officiel », « correct », et certains lo­cu­teurs qui ne maitrisent pas complètement les distinctions entre les niveaux de langue auront tendance à remplacer systématiquement ça par cela dès qu’il passent en langue écrite, pour « faire joli ». Dans bien des cas, une telle transformation n’est pas possible et ça est la seule forme uti­li­sable, voir faq p. 293.

2. Anaphorique de noms à valeur de proposition

La pronominalisation de manière ou approche (p. 277 §5) par le P3 à antécédent GN il dans un emploi similaire n’est pas impossible, par exem­ple :

Que pensez-vous de la manière dont ses élèves ont réagi ? → Elle ne me surprend pas.
J’ai beaucoup apprécié son approche très professionnelle du problème, elle montre que nous avons là un collaborateur précieux.

Dans ce cas, l’emploi de ça/cela en alternance avec le P3 GN il (elle) reste parfaitement possible. Dans la mise en relief, notamment dans le cas des phrases clivées introduites par c’est... (C’est elle qui l’a convaincue qu’elle avait raison) et aussi dans les cons­truc­tions disloquées (elle, elle ne me surprend pas), la valeur de pronom à antécédent GN du pronom elle est soulignée, ce qui a pour effet de mettre le focus sur le nom manière et non plus sur le contenu du mot, qui reste un symbole incomplet tant qu’il n’est pas complété et explicité par dont ses élèves ont réagi. Bref, on met en relief un morceau incomplet. Alors que la pronominalisation par ça montre que c’est le contenu du mot (tout la proposition la manière dont les élèves etc.) qui est repris, pas le mot manière seul.

3. En avoir marre et s’en foutre

Ces deux verbes, dont le premier est familier, le deuxième très familier, sont d’un emploi très courant dans la langue parlée et sont intéressants du point de l’uti­li­sation des formes conjointes du P3 à antécédent non GN comme particule verbale.

a. Dans le verbe en avoir marre, le passage du pronom en au statut de particule verbale est complètement achevé. C’est ainsi qu’on peut uti­li­ser un COI non redondant introduit par de, et que le pronom qui re­prend le GN introduit par de est obligatoirement à la forme conjointe (bien que cette solution puisse sembler logique et tentante à l'apprenant FLE, il est impossible de placer un deuxième en devant le verbe, *j’en en ai marre, voir p. 315 §4nb) :

J’en ai marre de toute cette histoire.
Ils commencent à en avoir marre de tout ça.

b. Dans le cas de s’en foutre, le passage de en au statut de particule verbale n’est pas complètement achevé. On peut uti­li­ser soit la formule (a), sans le pronom en, soit la formule (b), sur le modèle de en avoir marre :

(a) Je me fous de ses opinions. Je me fous complètement de ce qu’il dira.
(b) Je m’en fous de ses opinions. Je m’en fous complètement de ce qu’il dira.

La raison pour laquelle la grammaticalisation de en dans s’en foutre n’est pas entièrement achevée est peut-être le fait qu’il existe un sens particulier de se foutre de, « tourner qqn en dérision » (c’est une varian­te très familière de l’expression se payer la tête de qqn) ou « plaisanter avec qqn », qui ne contient pas la particule en. Le verbe se foutre a la mê­me double valeur que se moquer de, dont il est la version très fami­lière. Ce sens implique que le COI soit à référent humain, le com­plé­ment peut aussi être gueule, qui désigne par métonymie la personne. On peut ainsi opposer :

(a) Non, mais tu te fous moi ? [« Tu te moques de moi ? »]
(a’) Arrêtez de vous foutre de ma gueule ! [« Cessez de vous moquer de moi ! »]
(a’’) Je me fous de toi, là, gentiment. [« Je te fais marcher / Je plaisante »]
(b) Je m’en fous de toi. [« Tu ne m’intéresses pas ! »]
(b’) On s’en fout de sa gueule. [« Son aspect physique nous importe peu. »]

4. Il y a actualiseur

L’uti­li­sation de il y a comme actualiseur de GN indéfini n’est pas toujours une simple variante libre de la langue parlée. L’uti­li­sation de il y a permet de construire plus simplement certains verbes. On ne pourrait pas transformer di­rec­te­ment la phrase (a) en commençant par beau­coup de (b), car manquer est intransitif. La version (c) n’est pas non plus possible, car le COI ne peut pas s’uti­liser en tête de proposition si le sujet n’est pas devant le verbe ; la phrase (d) serait plus acceptable, mais resterait douteuse, car le groupe À beaucoup de paquets se retrouve en position de com­plé­ment cir­constanciel, et devant le mot paquet on uti­li­se dans ce cas la pré­po­si­tion dans. La phrase (e) est ainsi tout à fait acceptable dans la langue courante. Mais dans la langue écrite on préfèrerait sans doute une phrase sur le modèle de (f) :

(a) Il y avait beaucoup de paquets où il manquait une pièce.
(b) *Beaucoup de paquets manquaient une pièce. [agrammatical]
(c) ?? À beaucoup de paquets manquait une pièce. [à la limite de la grammaticalité]
(d) ? À beaucoup de paquets, il manquait une pièce.
(e) Dans beaucoup de paquets, il manquait une pièce.
(f) De nombreux paquets étaient incomplets.