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410. L’imparfait

1. Un temps relatif qui sert de présent du passé

L’imparfait est fondamentalement un temps qui exprime un présent qui se situe dans l’époque d’une narration au passé composé ou au passé simple, une sorte de « présent du passé » (cela se voit par exem­ple dans la morphologie : l’imparfait est formé sur le radical du présent). L’imparfait est un temps relatif, qui exprime toujours une relation avec un temps narratif, mê­me si ce temps narratif n’est pas ex­pri­mé. Ainsi, un roman peut très bien commencer par une longue série d’imparfaits, ces imparfaits an­non­cent un temps narratif (qui peut venir seulement beaucoup plus tard) avec lequel cet imparfait est automa­ti­que­ment en relation, comme dans l’exem­ple ci-dessous (Flaubert, début de Salammbô) : 

C’était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d’Hamilcar.
Les soldats qu’il avait commandés en Sicile se donnaient un grand festin pour célébrer le jour anniversaire de la bataille d’Eryx, et comme le maître était absent et qu’ils se trouvaient nombreux, ils mangeaient et ils buvaient en pleine liberté.
Les capitaines, portant des cothurnes de bronze, s’étaient placés dans le chemin du milieu sous un voile de pourpre à franges d’or, qui s’étendait depuis le mur des écuries jusqu’à la première terrasse du palais ; le commun des soldats était répandu sous les arbres, où l’on dis­tin­guait quantité de bâtiments à toit plat, pressoirs, celliers, magasins, boulangeries et arsenaux, avec une cour pour les éléphants, des fosses pour les bêtes féroces, une prison pour les esclaves.
Des figuiers entouraient les cuisines ; un bois de sycomores se prolongeait jusqu’à des masses de verdure, où des grenades resplendissaient parmi les touffes blanches des cotonniers ; des vignes, chargées de grappes, montaient dans le branchage des pins ; un champ de roses s’épanouissait sous des platanes ; de place en place sur des gazons, se balançaient des lis ; un sable noir, mêlé à de la poudre de corail, parsemait les sentiers, et, au milieu, l’avenue de cyprès faisait d’un bout à l’autre comme une double colonnade d’obélisques verts.

L’imparfait indique que l’action du verbe n’est pas envisagée comme un processus fermé (d’où le terme d’« imparfait », « non achevé ») : c’est une tranche de temps dont on ne précise ni le début ni la fin et qui coexiste avec un ou des évènements passés qu’on raconte. Ces évènements forment l’arrière-plan (tausta) de la narration, comme un « décor » temporel. L’imparfait permet de rattacher des éléments de ce décor à la narration. Il peut se produire en mê­me temps des milliers d’autres évènements, mais on en mentionne seulement l’un ou l’autre. Dans le schéma ci-dessous, on voit qu’au moment où se situent les deux évènements de la narration (E1 je suis rentré, E2 j’ai fermé la fenêtre), d’autres actions se déroulaient en mê­me temps. On en mentionne trois (la pluie tombe, le vent souffle, la radio joue), les autres ne sont pas prises en compte :



       

2. Un temps paradigmatique

L’imparfait est donc un temps paradigmatique sur un axe syntagmatique de narration, un temps « ver­ti­cal » opposé à un temps « horizontal ». Dans l’extrait suivant, on voit bien l’opposition entre le présent qui était et le présent d’aujourd’hui :

Voilà peu encore, les iles du Cap Vert étaient plus fréquentées par les services secrets russes et américains que par les touristes. L’aéroport de Sal était le théâtre d’un étrange ballet aérien : les avions militaires russes et cubains ravitaillant le front angolais, croisaient ceux de la compagnie nationale sud-africaine qui avait trouvé là son unique escale possible pour ses vols vers l’Amérique du Nord. Aujourd’hui, les hommes de l’ombre ont laissé la place aux hommes du vent. Car l’une des séductions de ces iles, très déshéritées par la nature, est le vent. On y rencontre les meilleurs alizés du monde qui font de la plage de Santa Marta un paradis très recherché des fanatiques de planche à voile.

L’imparfait ne se situe donc pas sur la ligne horizontale et séquentielle des évènements de la narra­tion. Il sert tout simplement à exprimer ce qui se passe en mê­me temps que les évènements énon­cés. Il sert à rattacher à la narration des « tranches de présent » (des actions qui se déroulent en mê­me temps) de façon verticale, qui sont comme des pauses dans la narration, pour décrire ce qui se passe. L’imparfait rattache donc un état de fait (asiantila) à des évènements de la narration. Cet état de fait peut s’inter­pré­ter comme une cause, une circonstance quelconque (p. 411) ou une simple description, etc. Exem­ple de « descrip­tion » :

Ursule était une grande nerveuse qui avait un goût prononcé pour l’excessif, et Michel l’aimait bien. Elle avait l’air de voyager sans autres bagages que ses sacs en plastique, à moins qu’elle n’ait laissé une valise dans la soute. Michel n’en savait rien. Quand il reconnaissait de loin sa silhouette dans les superstructures du navire, elle évoquait pour lui une de ces amoureuses de légende que Sophie lui avait si souvent montrées dans un album de miniatures du Moyen Age.

3. L’imparfait flash

Cette valeur de présent dans le passé explique un emploi particulier qu’on appelle « imparfait flash ». Dans cet emploi, l’imparfait exprime un procès limité ne se produisant qu’une fois, mais il le montre en train de se produire. L’imparfait flash est quasiment toujours relié à une date (ou l’indica­tion d’une épo­que ou un adverbe de temps) exprimée dans le contexte. Cet imparfait est fréquent dans les récits de style journalis­ti­que :

Le 9 février, l’armée entrait à Rome, et Berthier, assisté de Murat, proclamait la République romaine le 15 ; le pape quitta ses États et fut emprisonné.
Le 1er septembre s’ouvraient des négociations qui allaient changer la face de l’Europe.
Placée en soins intensifs, la patiente décédait peu après.

Dans ces exem­ples, on aurait pu uti­li­ser le passé simple entra, proclama, s’ouvrirent ou le passé composé est décédée.

Par le mê­me processus que l’imparfait flash, au XXe siècle surtout, s’est ainsi développé un impar­fait narratif rappelant le présent historique, appelé aussi « imparfait pittoresque », qu’on rencontre par exem­ple assez fréquemment dans les romans policiers.