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411. Les dif­fé­ren­tes « valeurs » de l’imparfait

1. L’imparfait n’est pas duratif par nature

Toutes les caractéristiques (les aspects ou les valeurs) qu’on attribue généralement à l’imparfait (cau­se, description, volonté, répétition, habitude, durée, etc.) découlent du changement de pers­pec­tive dans la narration exposé à la page précédente (p. 410). L’imparfait n’exprime donc pas en lui-mê­me des valeurs particulières, notamment il n’exprime pas une durée : au contraire, la « durée » dé­li­mite souvent une action avec un début et une fin (donc un évènement clos), et le temps uti­li­sé est habituellement un temps évè­ne­men­tiel, passé composé ou passé simple :

Le film a duré trois heures.
J’ai habité huit mois au Luxembourg.
J’ai étudié deux ans à Paris.
Ils passèrent plusieurs semaines à étudier le manuscrit, mais ils durent finalement abandonner les recherches.

Le fait qu’on dise souvent que l’imparfait exprime une durée repose sans doute sur une confusion entre durée (laps de temps) et duratif : l’imparfait est effectivement un temps qui marque une action qui dure (aspect duratif), mais dans le sens d’« action dont on n’envisage pas la fin » (voir le schéma p. 410). Au­tre­ment dit, durée signifie ici « non achèvement », « continuité », et ne dé­si­gne pas un nombre de mi­nu­tes, comme la du­rée de cuisson d’un plat ou la durée d’un voyage etc.

L’imparfait n’est pas spécialisé dans telle ou telle valeur, on peut toujours l’uti­li­ser comme temps re­la­tif, mê­me avec des verbes indiquant ... une durée :

Hier soir j’ai revu ce film à la télévision. Il a duré seulement deux heures et demie. Or je me rappelle parfaitement qu’à l’époque où je l’ai vu au cinéma, il durait près de trois heures. La chaine a donc dû couper des morceaux pour pouvoir caser les pubs !

Dans l’exem­ple ci-dessus, l’imparfait décrit un état de fait : j’ai vu le film (par exem­ple en 2009) ; à ce moment-là (dans le « présent » de 2009), il durait près de 3 heures. Entretemps, il s’est produit un évè­ne­ment : la chaine a coupé le film. Donc hier soir, le film a duré seulement 2 h 30. C’est ce mê­me phé­no­mè­ne (évènement passé, et cadre temporel présent qui y est rattaché) qui explique pourquoi on uti­li­se en général l’imparfait avec des verbes comme vou­loir, être. Là encore, l’imparfait s’ex­pli­que par l’exis­tence d’un temps narratif (non exprimé ou implicite) auquel il est relié :

Quand j’étais petit, je voulais devenir aviateur.

Le temps narratif non exprimé sera par exem­ple mais j’ai changé d’avis, mais je ne suis pas devenu avia­teur ou mais maintenant j’ai grandi etc. C’est de cette façon que certains verbes changent de sens (ou sem­blent changer de sens) selon le temps uti­li­sé :

Quand j’avais dix ans, je suis parti un jour faire un voyage en Italie. /
Quand j’ai eu dix ans, je suis parti faire un voyage en Italie.
Il a refusé de manger, il voulait partir aussitôt. /
Il a refusé de manger, il a voulu partir aussitôt.
Je savais pourquoi il voulait le faire. /
J’ai su pourquoi il voulait le faire.

2. L’itération

De mê­me, l’itération (répétition) n’est pas une valeur intrinsèque de l’imparfait. Elle n’est qu’une forme de description d’un état de fait qui se répète ou d’un évènement répété concomittant à un évènement de la narration. Le présent de l’in­di­ca­tif exprime, par un simple processus de déduction logique, le fait que quelque chose se produit plusieurs fois ou mê­me se répète (le lundi et le jeudi, il va à la piscine), tout simplement parce qu’il n’y a pas d’autre temps disponible en français (ni en finnois) pour marquer cette « valeur ». Il est donc logique que l’imparfait, qui est le présent du pas­sé, exprime l’habitude, l’itération, mais non pas parce que l’imparfait est spécialisé dans cette valeur, mais tout simplement parce qu’il n’y a pas d’autre temps utilisable à cet effet en français. L’imparfait est donc la conséquence de l’idée d’habitude ou d’itéra­tion, et non pas la cause ou le déclencheur de celles-ci.

Dans l’extrait suivant, une femme raconte sa scolarité dans une école libre. L’imparfait sous-entend un évènement non exprimé (elle a quitté cette école / elle est devenue adulte / elle a déménagé, etc.) et décrit des états de fait dans le présent de l’enfance de la narratrice, états de fait dans un présent du passé, un présent antérieur au présent d’aujourd’hui, ou du moins le présent qui a suivi le changement intervenu :

Le fait pour moi de fréquenter l’école libre me rendait intéressante, mais d’une manière ambigüe. Mon école était plus lointaine, plus contraignante : je devais aller à la messe, aux vêpres, au patronage. Je ne rejoignais les jeux qu’à la sortie et à une heure et demie. C’était le côté négatif de l’intérêt que suscitait cette école spéciale. Il y en avait d’autres, malheureusement pour moi. Les Maurel étaient communistes et disaient du mal des curés, leurs filles n’allaient pas au « catéch » et elles ne firent pas leur communion.

Dans la suite, l’imparfait exprime une itération, mais celle-ci est tout simplement un effet par­ti­cu­lier de la des­cription (des faits qui se répètent), des­cription qui continue sans aucune mo­di­fi­cation de per­spec­ti­ve :

Alors, parfois, on se moquait de moi. On trouvait dans ma fréquentation de l’école une raison pour m’isoler, pour se glorifier loin de moi, hors de moi. « Le timbre antituberculeux ? disait Lucienne, ce n’est pas la peine que tu en parles, tu ne sais pas. » Elles avaient des secrets qu’elles justifiaient par le fait que de toute façon « je ne connaissais pas ». Elles parlaient ostensiblement des maitresses, des lieux, des arbres de leur cour. (Lire, juil. 1990)

Ainsi, dans l’exemple suivant, l’imparfait s’explique pour les mêmes raisons que dans la phrase Quand j’étais petit, je voulais devenir aviateur (voir ci-dessus) :

Tous les étés, j’allais chez ma grand-mère à la campagne.

Cette phrase se situe forcément dans un contexte où on évoque le passé (pendant mon enfance / quand nous habitions à Paris / quand mes parents vivaient à l’étranger / quand j’allais à l’internat etc.). L’imparfait ne marque pas la répétition, il signifie simplement qu’il y a quelque part un évènement qui s’est produit, qui n’est pas exprimé ou qui est implicite, par exemple mais plus tard ma grand-mère est morte, ou un jour, ma grand-mère a vendu sa maison ou bien encore maintenant ma grand mère habite en ville [= elle a déménagé]. Autrement dit, encore une fois, l’imparfait est un temps relatif relié automatiquement à un temps évènementiel.

Remarque : le français ne connait pas d’imparfait d’exhortation comme le passiivi finnois à l’imparfait : Nyt lähdettiin. On uti­li­se dans ce cas-là le présent : Bon, on part !