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413. Le passé composé dans un récit au passé simple

1. Alternance récit/discours dans la narration

Dans un roman, la narration se déroule au passé simple, mais, quand ils parlent dans les dialogues mis en scène dans la narration, les personnages uti­li­sent évidemment le passé composé pour raconter un évè­nement passé. En conséquence, les formes de 1e et 2e personne du singulier du passé simple sont en pratique inusitées dans les dialogues des romans modernes, puisque je et tu sont déictiques par définition. Les personnages diront donc :

Elle se tourna lentement vers lui et lui demanda :
– Pourquoi est-ce que tu es parti ?
Il leva vers elle un regard attristé et murmura :
– J’ai compris que tu ne m’aimais plus.

Les dialogues au passé simple sont cependant habituels dans la littérature plus ancienne, et conformes aux conventions stylistiques de celle-ci. La première personne (singulier et pluriel) s’uti­li­se aussi tout à fait normalement dans un récit, mê­me moderne, écrit à la première personne :

Ce jour-là, je devais faire ma première plongée en-dessous de 18 mètres. Je me levai de bonne heure et depuis Lombok, je louai un canot qui m’amena en vingt minutes au Blue Marlin de Gili Air. Mon instructeur, une Hollandaise très sympathique, m’attendait déjà. Nous nous équipâmes et partîmes avec deux autres plongeurs vers la falaise sous-marine où nous avions été l’autre jour.

2. Dans le récit de type historique

Les informations de la presse écrite ou audiovisuelle uti­li­sent généralement le passé composé. À la télévision c’est évident, puisque les nouvelles sont dites par une personne qui parle en situation de deixis ; dans la presse quotidienne écrite, qui, par définition, « raconte » des nouvelles fraiches, c’est-à-dire ré­cen­tes, on est éga­le­ment en situation de discours, mê­me par exem­ple dans des annonces mortuaires, qui sont rédigées au passé composé. Dans la presse écrite, rien n’empêche cependant qu’on uti­li­se éga­le­ment le passé simple, car on peut facilement basculer de la narration de faits récents vers une narration de type historique ou romanesque (par exem­ple dans une nécrologie). L’exem­ple suivant illustre l’emploi en alter­nance d’un récit historique :

Il y a vingt ans, le Capitole allait de Paris à Toulouse en roulant à 200 km/h. Des ingénieurs démontrèrent, calculs en main, qu’aucun train commercial normal, avec des roues sur des rails ne pourrait dépasser cette vitesse, et qu’il fallait passer au coussin d’air ou à la sustentation magnétique. Les spécialistes de la SNCF, qui dessinaient déjà le futur TGV, affichèrent un certain sourire. Il y a trois mois, lors d’un symposium international en Corée, d’autres ingénieurs prouvèrent, équation en main et ordinateur en poche, que le captage du courant par pantographe et caténaire ne permettrait jamais de dépasser 450 km/h. Les Français présents ce jour-là baissèrent la tête : ils allaient faire mieux. De fait, la SNCF a réussi son pari par un glacial matin d’hiver, très exactement le 5 décembre dernier : à midi moins le quart, la rame TGV 325 est passée à 513,4 km/h au point kilométrique 166, entre Courtalain et Château-Renault. (Science et Vie, fév. 1990)

Il y a vingt ans est une expression déictique, mais elle est possible grâce à l’imparfait allait (qu’est-ce qui se passait il y a vingt ans ? Le Capitole allait …), véritable présent du passé. Une fois que le cadre passé est posé, le temps de l’évènementiel est le passé simple (démontrèrent E1, affichèrent E2).
–  Il y a trois mois est un déictique qui n’empêche pas l’uti­li­sation du passé simple, car il équivaut ici à une date (par exem­ple « en octobre »), qui s’inscrit dans la séquence narrative posée par démontrèrent E1, affichèrent E2, prouvèrent E3. Sorti de ce contexte, une phrase comme *Ils le prouvèrent il y a trois mois serait très étrange.
– dans le troisième paragraphe, on uti­li­se le passé composé, amené obligatoirement par le déictique le 5 décembre dernier, qui ancre l’évènement dans le présent du narrateur.