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417. Le conditionnel passé 2e forme

1. Morphologie et emploi

Le conditionnel passé 2e forme est morphologiquement identique au plus-que-parfait du subjonctif. Cer­tai­nes grammaires considèrent d’ailleurs qu’il s’agit du mê­me temps, autrement dit que le sub­jonctif plus-que-parfait supplée certaines formes du conditionnel. Du point de vue de l’en­sei­gne­ment du FLE, con­si­dé­rer le conditionnel passé 2e forme comme un temps spécifique de l’in­di­ca­tif présente cependant une certaine utilité, car ce qui le dis­tin­gue du subjonctif plus-que-parfait, c’est qu’il s’uti­li­se souvent dans une proposition principale ou indépendante (alors que le subjonctif plus-que-parfait s’uti­li­se exclusivement dans des sub­or­don­nées). Le conditionnel passé 2e forme s’uti­li­se dans les cas suivants :

a. Dans un récit au passé simple, il sert à exprimer l’irréel du passé (p. 755 §5) dans une conditionnelle ; il s’agit d’une sorte de concordance des temps similaire à l’uti­li­sation du subjonctif plus-que-parfait après un verbe principal au passé. Le conditionnel passé 2e forme a ceci de particulier qu’il peut s’uti­li­ser à la fois dans la sub­or­don­née et dans la principale (alors que le conditionnel passé 1e forme est exclu dans la sub­or­don­née introduite par si) :

S’il eût reçu du ciel un cœur sec, froid, raisonnable, avec tous les autres avantages qu’il réunissait d’ailleurs, il eût pu être fort heureux.
S’il eût accepté cette proposition de loi, il eût déclenché des réactions violentes.

b. On uti­li­se aussi couramment à l’écrit le conditionnel passé 2e forme pour marquer l’antériorité par rap­port à une principale au conditionnel passé 1e forme :

Eh bien, que lui serait-il donc arrivé s’il eût accepté la clémence du roi au lieu d’une justification juridique ?
S’il eût accepté cette dignité, le changement de la république en une monarchie despotique aurait été trop sensible.
Il pendait aux murs de grands rideaux, qui se seraient déchirés si on eût voulu les faire glisser sur leurs tringles dévorées de rouille.

Dans la langue écrite, on trouve éga­le­ment des propositions juxtaposées avec le conditionnel passé 2e forme (p. 741 §2) :

Eussent-ils été plus prévoyants, ils n’eussent point réussi à éviter la bataille.

Remarque : on trouve éga­le­ment une forme non composée du conditionnel 2e forme, identique à l’imparfait du subjonctif et qu’on pourrait appeler conditionnel présent 2e forme, dans les expressions dussè-je, ne fût-ce, voir p. 761.

2. Une forme prêtant à confusion

Le conditionnel passé 2e forme doit en principe être ancré dans une énonciation de récit au passé simple, ce qui le réserve à la langue écrite, et mê­me là, plutôt au style soutenu. En français moderne, mê­me à l’écrit, il peut toujours être remplacé par un conditionnel passé 1e forme, et l’usage trop fréquent du conditionnel passé 2e forme dans un roman moderne paraitrait affecté. C’est pourtant cette ca­rac­té­ris­ti­que de temps typique du « beau langage » qui explique que le conditionnel passé 2e forme soit d’un emploi relativement fréquent mê­me dans la langue courante : des usagers de la langue s’en servent, cons­ciem­ment ou incons­ciem­ment, par recherche d’« élé­gan­ce ». Ce phénomène ressortit aux mécanismes de l’hypercor­rec­tion (p. 583), car pour la majorité des francophones, les règles d’emploi du conditionnel passé 2e forme sont de­ve­nues opaques. On trouve ainsi de nombreuses occurrences de ce temps, là où un conditionnel passé 1e forme aurait am­ple­ment suffi :

Cinq millions d’euros qu’on eût pu dépenser autrement [titre d’article de blog].
Un éducateur sportif de la mairie tenait un stand centré sur les règles de sécurité dans le sport. [...] la panoplie était des plus complètes, mê­me s’il on [sic !] eût souhaité évidemment qu’il y eût davantage de travaux pratiques dans certains environnements comme celui de la piscine.

Comme on le voit, l’auteur de ce billet tiré d’un journal gratuit de Seine-et-Marne ne maitrise pas plus les nuances récit-discours que la syntaxe des pronoms. La forme *mê­me s’il on eût doit évidemment être écrite mê­me si l’on eût. L’emploi du subjonctif imparfait dans la sub­or­don­née (qu’il y eût) détonne éga­le­ment dans ce bulletin d’information communal. Ce genre de langue affectée est très typique de la presse écrite, qu’elle soit locale ou nationale.

Pour la mê­me raison de recherche d’élégance, et bien que ce soit un temps plutôt typique de la langue écrite, le conditionnel passé 2e forme est assez fréquemment uti­li­sé à l’oral :

Le secrétaire d’État aux Transports Dominique Bussereau juge sur RTL que le fait que les débris retrouvés par l’armée brésilienne ne soient pas ceux de l’A330 est une « mauvaise nouvelle évidemment, car on eût préféré que cela vienne de l’avion et qu’on ait des informations ». [Le Point en ligne, juin 2009]

Dans cet exem­ple, aucune règle grammaticale ne vient justifier l’emploi de la forme eût préféré à la place de aurait préféré. En outre, il aurait fallu alors appliquer la concordance des temps et mettre le verbe venir au subjonctif imparfait (on eût préféré que cela vînt), ce qui semblait décidément trop ar­chaïque, mê­me pour le secrétaire d’État aux Transports.

Du fait de son opacité (voir ci-dessus), à l’oral le conditionnel passé 2e forme est en train de subir une sorte de procédé de figement : il s’emploie notamment fréquemment avec le verbe pouvoir ou souhaiter, et on peut presque dire que les expressions on eût pu + in­fi­ni­tif ou on eût souhaité... sont en passe de de­ve­nir des locutions, dans laquelle la valeur temporelle particulière de ce temps (expression de l’an­té­rio­ri­té de la condition par rapport à un verbe passé, dans le récit) est devenue obscure pour la majorité des usa­gers.