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515. La focalisation plate

1. Différences entre le français et le finnois

Bien que le finnois puisse varier l’ordre des mots plus librement que le français et user de ce procédé pour déplacer le focus, ce n’est pas toujours le cas, et il y a certaines dif­fé­ren­ces importantes entre le finnois et le français.

Le finnois uti­li­se couramment ce qu’on pourrait appeler un ordre des mots « plat » (par opposition avec la mise en relief), dans lequel le focus peut ou doit se déduire du seul contexte. Ainsi, ce titre d’article très caractéristique relevé dans un quotidien [Helsingin Sanomat, 22.8.2009] à propos d’un accident dans une centrale hydroélectrique en Sibérie :

Venäjä: Terroristit eivät aiheuttaneet Siperian voimalaturmaa.

Traduite en français en respectant le mê­me ordre des mots, la phrase serait :

Moscou : Les terroristes n’ont pas provoqué l’accident de la centrale en Sibérie.

Telle quelle, la phrase parait étrange en français, car le thème étant les terroristes, le focus semble devoir porter sur l’un ou l’autre élément qui se trouve à la fin de l’énoncé :

Les terroristes n’ont pas provoqué l’accident de la centrale en Sibérie. [mais ailleurs, dans le Caucase, par exem­ple]
Les terroristes n’ont pas provoqué l’accident de la centrale en Sibérie. [mais autre chose, par exem­ple un sabotage d’oléoduc]
Les terroristes n’ont pas provoqué l’accident de la centrale en Sibérie. [mais ils l’ont bien commandité]

Le focus pourrait donc porter respectivement sur le com­plé­ment cir­cons­tan­ciel, sur le COD, ou mê­me sur le verbe, alors que d’après le contexte, il est censé porter sur les terroristes.

Autrement dit, tous les éléments de l’énoncé semblent sur un pied d’égalité, et il y a une sorte d’absence de relief (de « platitude ») qui dérangerait beaucoup en français, langue qui a une tendance nettement plus marquée que le finnois à focaliser l’élément important. Le titre en français serait vrai­sem­bla­ble­ment une phrase au passif :

Moscou : L’accident de la centrale en Sibérie n’a pas été provoqué par des terroristes.

Le passif serait sans doute préféré ici, car la forme possible éga­le­ment :

Moscou : Ce ne sont pas des terroristes qui ont provoqué l’accident de la centrale en Sibérie.

laisserait entendre que l’on sait qui ou ce qui est à l’origine de l’accident, mais qu’on ne le dit pas. Le passif a pour effet de masquer cet aspect. Ce type de focalisation « plat » est tout à fait courant en fin­nois, net­te­ment moins naturel en français (sauf par exem­ple dans des textes de loi ou autres). Les disparités entre les deux langues sur ce point se manifestent éga­le­ment en ce qui concerne le superlatif (p. 194).

2. Place du complément circonstanciel

Cette mê­me tendance à égaliser les éléments focalisables de l’énoncé concerne aussi la place du com­plé­ment cir­cons­tan­ciel. Soit cet avis placardé sur un arrêt de bibliobus :

Kirjastoauto ei pysähdy tällä pysäkillä 2.5-17.5 tietöiden takia. Mot à mot :
Le bibliobus ne s’arrêtera pas à cet arrêt du 2.5 au 17.5 en raison de travaux.

Le focus étant placé par défaut sur le dernier élément de la phrase, c’est l’élément en raison de travaux qui se trouve ainsi mis en lumière, ce qui est compréhensible, car il est la cause première du fait que le bi­blio­bus ne s’arrête pas pendant la période concernée, et en quelque sorte le motif de cet écriteau. Le finnois, habitué au style de focalisation « plat », permet ce moyen de présenter les faits. Cependant, en français, le CC acquiert dans cette position une trop grande saillance (p. 217), et on a envie de poursuivre la phrase : Le bibliobus ne s’arrêtera pas … en raison de travaux : mais pour quelle raison, alors ? Cette ambigüité disparait, si on place le CC en début de phrase et on lui donne son rôle de thème (il y a des tra­vaux : quelles sont les conséquences ?) :

En raison de travaux, le bibliobus ne s’arrêtera pas à cet arrêt du 2.5 au 17.5.

Ce sont ainsi les deux informations essentielles, (1) absence de bibliobus, (2) période, qui sont fo­ca­li­sées, et dans l’ordre nécessaire. L’essentiel est en effet la date à laquelle cette absence de bibliobus a lieu et son caractère temporaire. Sur l’effet obtenu par le changement de place du com­plé­ment cir­cons­tan­ciel, voir aussi p. 210 §2.

3. Polysémie du déterminant finnois se

La focalisation plate du finnois fait sentir ses effets dans l’interprétation du mot se, à a la fois déterminant et pronom. En effet, devant un GN, le mot se s’interprète d’abord comme un déterminant. Dans la phrase suivante, on trouve une cons­truc­tion attributive suivie d’une relative :

Hän on se mies, joka aloitti suomalaisen hiihdon nousun sodan jälkeisinä pulavuosina.
(a) C’est lui l’homme qui est à l’origine de l’essor du ski finlandais après les années de disette de l’après-guerre.

Le mot se est ici un déterminant démonstratif à valeur cataphorique, qui est rendu en français par l’article défini (p. 610). Mais la phrase pourrait s’interpréter également comme l’équivalent d’une phrase clivée en français :

(b) C’est cet homme qui est à l’origine de l’essor du ski finlandais après les années de disette de l’après-guerre.

Dans la phrase (a), on pourrait remplacer la relative par exem­ple par en question : c’est lui l’homme en question. Dans la phrase clivée (b), c’est plus difficile : ??C’est cet homme en question. C’est justement là la caractéristique de la phrase clivée (« coupée ») : l’élément mis en relief à l’aide de c’est est un élément obligatoire de l’ensemble, qui, avec la relative, forme en réalité une seule proposition. De mê­me, sortie de son contexte la phrase

Se on se rakenne joka määrää.

s’interprète d’abord ainsi :

C’est cette structure qui est déterminante.

et non pas comme une phrase clivée qui serait :

C’est la structure qui est déterminante. [et non pas le contenu]
(En finnois : Rakenne määrää ensisijaisesti.)

Dans le contexte où la phrase a été trouvée, elle avait cependant la valeur de phrase clivée, mais cette va­leur n’était évidente que parce qu’on avait dit antérieurement

Tutkijoiden mukaan indoeurooppalaisessa heetin-kielessä vain 20% tunnetuista sanoista oli alkuperältään indoeurooppalaisia, mutta kieli pysyy silti IE-perheessä. Se on se rakenne joka määrää. (D’après les chercheurs, 20 % seulement du vocabulaire connu du hittite était d’origine indo-européenne, mais la langue reste classée parmi les langues IE. C’est la structure qui est déterminante.)

Autrement dit, l’interprétation correcte du mot se (se on se rakenne joka...) est tributaire du contexte, alors qu’en français elle ne l’est pas, car on uti­li­se deux déterminants différents (c’est la structure/c’est cette struc­ture qui est déterminante).