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582. L’insécurité linguistique

1. L’insécurité linguistique

En France, la norme est très centralisée : les régionalismes sont par exem­ple la plupart du temps con­si­dérés comme des déviations inacceptables (sauf à la rigueur dans la région concernée). La norme est aussi très « autoritaire » et très « critique » : toute déviation est considérée à priori comme la marque de l’igno­rance — c’est du moins ainsi que la plupart des usagers le ressentent. Le culte de l’orthographe renforce encore cette pression sur les usagers. Cette puissance et ce prestige de la norme en France (on peut presque parler de « terrorisme grammatical ») provoquent chez de nombreux usagers un sentiment d’insécurité linguistique. Les règles de grammaire du français sont parfois très complexes, en grande partie parce que la grammaire française est composée de dif­fé­ren­tes strates temporelles. On y trouve constam­ment un mélange de cons­truc­tions héritées de la langue classique en concurrence avec celles de la langue moderne, par exem­ple l’imparfait du subjonctif ; voir aussi le cas du subjonctif après après que (p. 750). En outre, l’orthographe est un système très complexe, que pas une seule personne ne peut prétendre maitriser to­ta­lement. À moins de connaitre le latin, l’ancien français et les subtilités de la langue classique (et mê­me quand ils les connaissent), les usa­gers de la langue ont donc mille occasions d’hé­si­ter sur la recevabilité de telle ou telle cons­truc­tion ou de tel ou tel terme, d’où ce sentiment d’insécurité.

Bon à savoir pour les apprenants de FLE…

Contrairement à ce qu’imaginent les apprenants FLE, les locuteurs francophones sont ra­re­ment des ré­fé­ren­ces absolues en matière de connaissances des règles de grammaire ou de norme. Mais, curieusement, face à un non francophone, les locuteurs français ont souvent tendance à se prendre pour les dépositaires de la grammaire parfaite, et à juger incorrect tout énoncé qu’ils n’identifient pas comme faisant partie de leur grammaire, alors mê­me que cet énoncé est parfaitement conforme à la norme du français. Il semble exister comme un apriori qui veut que l’allophone n’ait pas le droit à l’erreur ni à la fantaisie, et que toute production déviante (mê­me un jeu de mot très bien tourné, mais inattendu) soit interprétée d’abord comme une erreur (c’est le cas dans toutes les langues). Bien souvent, des Français condamnent péremptoirement chez l’allophone telle forme qu’eux-mê­mes emploieraient en d’autres occasions sans y trouver à redire, ou soutiennent à tort et avec opiniâtreté que telle règle, dont l’apprenant FLE est certain qu’elle est juste, est une règle fausse parce qu’il l’ignorent ou l’ont oubliée ou ne la comprennent pas. Ceci est moins vrai chez les Belges, Suisses ou Québécois, ou les locuteurs de régions françaises bilingues (Nord, Alsace, en particulier) qui sont en général plus circonspects, parce qu’ils sont plus habitués à la variété linguistique et aux phénomènes d’interlangue et d’interférence linguistique.

2. Que dire ? Qui croire ?

La norme et l’insécurité linguistique qui en découle ont des implications concrètes pour l’apprenant FLE, qu’il soit fin­no­pho­ne ou autre :

a. L’apprenant doit d’abord savoir quelle norme il doit uti­li­ser quand il s’exprime en français. Cet as­pect a aussi son importance pour l’apprenant qui se destine par exem­ple à la carrière d’ensei­gnant. Quelle norme le professeur de FLE doit-il enseigner à des débutants ? À un niveau précoce de l’ap­prentissage, il vaut mieux observer la norme écrite. La maitrise des mécanismes de la langue parlée et des registres de langue demande un certain entrainement, assez long en général. Il est moins étran­ge d’en­tendre un allophone parler « trop bien » et sans faire de fautes de grammaire que d’en­tendre quelqu’un essayant d’imiter la langue parlée en faisant des fautes de grammaire sans arrêt et en uti­li­sant des mots ne correspondant pas au niveau de langue exigé par la situation. Il vaut donc mieux parler « un peu trop bien » que l’inverse. De plus, on peut dire que sur le plan pragma­tique un excès de « beau langage » avec des amis a rarement des conséquences fâcheuses, tandis que l’uti­li­sation d’une tournure ou d’un mot trop typiques de la langue parlée dans une situation for­melle peut provoquer des situations embarrassantes.

b. L’apprenant FLE doit prendre conscience du fait que beaucoup de francophones font de nom­breu­ses fautes de grammaire en parlant et surtout en écrivant. Du moins, ce sont des « fautes » par rapport à telle ou telle norme, qui peut varier, et souvent ces prétendues fautes représentent simplement un état actuel de la langue, en décalage toujours croissant avec une ou des normes, lesquelles varient selon les situations, les contextes, les locuteurs. Par exem­ple *il faut que je viens serait une forme considé­rée comme nettement fautive par une grande majorité des usagers, mais elle est étonnament répandue (même sous forme écrite, sur Internet), et les locuteurs qui la produisent n’y voient, pour leur part, rien de fautif.

Le sentiment d’insécurité linguistique reflète souvent une véritable méconnaissance de certains mécanismes grammaticaux (parfois mê­me dans un domaine aussi banal que le genre des noms communs), et, évidemment, de l’orthographe. L’apprenant FLE doit donc être capable de discerner entre les variations normales de la langue et les véritables déviations par rapport à la nor­me grammaticale du français standard. Il éprouve lui aussi un sentiment d’insécurité linguistique (pleinement justifié, dans son cas) et il a tendance à prendre tout locuteur natif pour une grammaire vivante et une référence, ce qui est très loin d’être le cas dans la réalité. Il faut donc savoir dis­tin­guer le vrai du faux et ne pas prendre pour argent comp­tant toutes les productions erronées (ce problème est encore accentué par l’explosion du volu­me de pro­duc­tions écrites sur Internet). [2]

3. Résumé

Au total, si on peut dire que le français n’est pas une langue facile pour les francophones eux-mê­mes, la tâche de l’apprenant FLE est encore plus ardue :