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588.  Les procédés de transcription de la langue parlée

Les principales altérations phonétiques de la langue parlée transcrite à l’écrit qui peuvent prêter à confusion sont présentées ci-dessous. Tous les exem­ples sont authentiques et ont été trouvés sur des sites Internet, blogs, forums, etc. (avril 2011). On a simplement corrigé l’orthographe pour éviter les [sic !] trop nombreux, et dans certains cas on a rétabli ou ajouté un élément pour que la phrase sortie de son contexte reste compréhensible.

1. Élision de e devant consonne

Les pronoms et déterminants monosyllabiques terminés par e s’élident devant consonne (devant voyelle, l’élision est normale, puisqu’elle mê­me de règle : l’ami l’a dit). L’e élidé est transcrit par une apostrophe :

je → j’Moi j’trouve que les gens sont trop durs.
me → m’ Des fois tu pars à droite à gauche et tu m’préviens mê­me plus.
te → t’ Ça t’dirait d’aller à la chasse au caribou avec moi ?
ce → c’ Comment ça s’arrête, c’machin ?
le article → l’ Heureusement que tu m’as donné l’truc.
le pronom → l’Fallait pas l’dire !

Dans les suites je me / je te, l’e muet tombe soit dans le sujet je soit dans le pronom objet me/te, voir Guide de prononciation.

2. Chute du l final de il

Le l final du pronom [il] (il ou ils) tombe devant consonne : il tape [itap], ils disent [idiz]. Au pluriel, on prononce [iz] devant voyelle. Cet [i] est souvent transcrit y, il ne faut donc pas le confondre avec le pronom y ; le pluriel [iz] est transcrit i’z, ou y z’ (variantes avec s possibles éga­le­ment) :

Aujourd’hui y parait qu’y z’entendent une gamine qui pleure tout le temps.
[Il parait qu’ils entendent une gamine].

Alors les voisins y font la gueule y z’ont dit qu’y voulaient plus nous voir chez eux.
[Les voisins, ils font la gueule et ils ont dit qu’ils voulaient plus nous voir chez eux].

Y doivent être deux ou trois seulement à l’penser, mais y z’y croient.
[ils doivent être deux ou trois seulement à le penser, mais ils y croient ; le deuxième y est donc un « vrai » y, pronom de 3e à antécédent non GN].

Elle lui tend un papier. – I l’ prend. – Elle pleure.
[Elle lui tend un papier. Il le prend. Noter la forme i (majuscule) pour il].

Cet y ne doit pas non plus être confondu avec la variante « populaire » ou régionale de y équi­va­lent à lui :

Alors j’y ai dit d’revenir demain [Alors je lui ai dit de revenir demain].

Normalement, devant voyelle on prononce [il], mais parfois il se réduit à [l] devant voyelle, transcrit l’ (parfois ’l’). Il ne faut pas confondre ce l’ avec le pronom COD le :

Pauvre chou, ’l’a pas parlé du sujet, ça l’embête trop. [Il a pas parlé du sujet].
J’ai pété mon flingue vu la carapace du truc, mais l’comité l’a rien dit [le comité, il a rien dit].

Remarque : dans l’exem­ple suivant, on trouve la graphie qui pour qu’il (on attendrait en principe la forme qu’i’, mais il n’existe évidemment aucune norme stricte dans ce domaine), et, de nouveau, l’ pour il :

Ya ma femme qui gueule qui faut qu’on trouve le chat, c’te salaud l’est encore bourré.
[= Il y a ma femme qui gueule qu’il faut qu’on trouve le chat, ce salaud, il est encore bourré].

3. Chute de [e] interconsonantique

Dans certains mots monosyllabiques courants, le [e] entre consonnes tombe :

a. Le verbe c’est est réduit à [st]. Cette réduction est habituellement transcrite c’t, qu’il ne faut pas confondre avec c’t transcrivant le déterminant démonstratif (voir 3b.) :

Pour un premier message, c’t’intéressant ! Very Happy. Va t’ présenter dans le Topic Présentations.
C’est bien plus agréable de rester au chaud, parce que le froid, c’t’amusant 30 secondes, après, un bain chaud, c’t’une chose très agréable.

b. Le démonstratif cet ou cette est réduit à [st] devant voyelle ; il n’y a donc pas de dif­fé­ren­ce entre le féminin et le masculin :

En espérant que sa nuit sur le goudron glacial lui a rafraichi les idées à c’t’andouille [= cette andouille] !
C’est interdit on va pas tortiller, on va la payer c’t’amende [= cette amende].
Et l’grand patron qui dit : D’où y sort, c’t’abruti [= cet abruti] ?

c. Devant consonne, on a tendance à prononcer les déterminants démonstratifs cet et cette sous la forme [stə], qui est souvent transcrite c’te. On peut donc avoir la forme c’te devant un féminin et aussi un masculin :

Ça manquait de kiwi dans c’te salade de fruits [féminin].
En plus on dirait trop qu’il est sérieux c’te débile mental [masculin].
Ya ma femme qui gueule qui faut qu’on trouve le chat, c’te salaud l’est encore bourré [masculin].

4. Élision du pronom qui

Le pronom relatif qui (p. 602) s’élide en qu’ devant voyelle. Il faut donc faire très attention à ne pas con­fon­dre qu’ formé élidée de que COD et qu’ forme élidée de qui sujet :

Y a ceux qu’ont raté l’avion parce qu’y z’étaient enfermés dans les toilettes.
Elle a mal, mal de voir tous ces amis partir avec ceux qu’ont dit des choses mal d’elle.
On n’a pas retrouvé depuis ceux qu’avaient quitté le groupe.
Ceux qui sont morts dans le car, c’est ceux qu’étaient devant.

5. Réduction du groupe e + consonne + ui

Trois groupes contenant les phonèmes [ɥi] se réduisent selon un modèle identique (prononciation très courante dans la langue parlée, notamment dans le cas de celui-ci / celui-là) :

je suis > [ʃɥi], transcrit habituellement chuis, parfois sous la forme non assimiléech’suis
celui > [sɥi], transcrit habituellement çui (et aussi çui-, çui-ci)
je lui > [ʒɥi], transcrit habituellement j’ui ou jui

Exem­ples :

Origines: marché de Nowel (pour çui de gauche) et marché médiéval Breton (pour çui de droite).
Çui qu’a dit ça aurait mieux fait de s’taire.
Chuis vraiment, vraiment pas contente, déjà en rentrant, j’avais un bruit bizarre dans la voiture, genre un sifflement de courroie assez suraigu.
J’ui ai flanqué un coup de pied, tout a redémarré à la sauvage et ça a marché.
J’ui ai mis un short rose pour le rendre un peu plus sympa.
Chuis pas libre mais j’veux plaire.

6. Élision de tu devant voyelle

Tu s’élide devant voyelle : tu as dit > t’ as dit :

My god, t’as pas beaucoup de chance avec les bureaux d’ordi !
T’avais rien d’autre à faire ?
Allo, t’es où, là ?
T’avais qu’à te coucher plus tôt cette semaine.
T’étais pas celui que j’voulais.

Ne pas confondre ce t’ avec t’, forme élidée habituelle et régulière du te (forme COD de tu) devant voyelle. Tu ne s’élide devant voyelle que dans la langue parlée, tandis que te s’élide toujours :

Qu’est-ce t’as dit ? < Qu’est-ce que tu as dit ?
Qu’est-ce qu’i’ t’a dit ? < Qu’est-ce qu’il t’ [te] a dit ?
Qui est-ce qui t’a dit ? < Qui est-ce qui t’a dit ? (= Qui est-ce qui te l’a dit ?)

7. Réduction de qu’est-ce que à qu’est-ce devant consonne

Le groupe qu’est-ce que interrogatif (p. 539 §2) et exclamatif (p. 577 §2) se réduit souvent à qu’est-ce (pro­non­cé [kɛs]) devant consonne. La chute de que est tout à fait normale et très courante dans la langue par­lée, mais il ne faut pas en conclure qu’elle représente la norme, et il est exclu de l’uti­li­ser dans la langue écri­te :

Qu’est-ce tu fais c’soir ?
Qu’est-ce ça change, et pis qu’est-ce ça peut te faire ?
Mais qu’est-ce tu veux que je fasse, qu’est-ce tu veux que je te dise ?
Qu’est-ce t’écoutes comme musique, là ?
Qu’est-ce qu’i glande, bon sang ?
Qu’est-ce qu’ i’z ont dit qu’y aurait comme temps à la radio ?
Qu’est-ce t’es pâle, mon vieux !
Wow, qu’est-ce t’as maigri !

Mais devant voyelle, que se maintient :

Qu’est-ce qu’y veulent encore ?
Qu’est ce qu’on peut faire ?
Qu’est-ce qu’il est bête !

8. Puis prononcé [pi]

L’adverbe puis se réduit à couramment à [pi] ; il est habituellement transcrit pis, qu’il ne faut pas con­fon­dre avec pis, le comparatif de mal, notamment dans l’expression pis encore qui figure en tête de phrase (p. 187 §2) :

Et j’ui ai dit : « Toi tu m’fous les glandes. Pis t’as rien à foutre dans mon monde. Arrache-toi d’là t’es pas d’ma bande. » [chanson de Renaud]
Et pis qu’est ce tu veux aller faire à Lourdes ?
Pis qu’est-ce tu veux que ça m’fasse ?
Fumer, c’est full dégueu et pis c’est pas rap.
Et pis encore meilleurs vœux pendant qu’on y est....
Quelle météo, de la neige et pis encore de la neige !!

Dans les exem­ples suivants, qui ne sont pas de la langue parlée, pis est un comparatif :

Et pis encore, ce mensonge devrait-il être pris pour signe de vaillance, pour signe de liberté ?
La rationalité et la pensée scientifique s’avèrent de moins en moins bien comprises et, pis encore, de plus en plus menacées.

Dans la phrase suivante (titre d’un message de blog et donc hors contexte), il est impossible de savoir si l’auteure a voulu dire puis encore ou pis encore :

Ah pis... encore !
Je déteste me faire dire : ah t’es grosse, mais comme tu es grande, ça te va bien, en plus tu as un beau visage !

Remarque : en plus des modifications présentées ci-dessus, il existe éga­le­ment d’autres altérations pho­né­ti­ques cou­rantes, notamment des contractions diverses, qui ne produisent pas de formes pouvant prêter à con­fu­sion, voir p. 583 §3.

9. Résumé

En guise de résumé qui montre à quel point les graphies sont variables et peu standardisées, on peut re­le­ver dans les exem­ples précédents les variantes de il(s) :

il
iI l’prend.
i avec queYa ma femme qui gueule qui (= qu’il) faut qu’on trouve le chat.
yAujourd’hui y parait qu’y z’entendent... / D’où y sort, c’t’abruti ?
’l(’)Pauvre chou, ’l’a pas parlé du sujet...
ils
yY doivent être deux... Qu’est-ce qu’y veulent encore ?
i’zQu’est-ce qu’ i’z ont dit qu’y aurait comme temps
y z’Y parait qu’y z’entendent... / Y z’y croient...