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642. Interrogative in­di­recte ou simple relative ?

1. Un savoir en suspens

Sur le plan sémantique, la valeur proprement « interrogative » de certains verbes ou de cer­tai­nes cons­truc­tions n’est pas toujours très nette. En effet, les grammaires considèrent gé­né­ra­lement que toute propo­sition COD introduite par un mot susceptible d’être une interrogation (comment, quand, où, combien, qui, etc.) est assimilable à une interrogative in­di­recte. La valeur interrogative dépend de plusieurs facteurs : du mot interrogatif, mais aussi du sens du verbe et de son contexte d’emploi. Par exem­ple ne pas savoir (je ne sais pas si) a intrinsèquement une valeur plus interrogative que savoir à la forme affirmative (je sais que). De mê­me tu as vu que la porte n’est pas fermée n’est pas interrogatif, tandis que va voir si la porte est fermée l’est. En principe, l’interrogative in­di­recte porte toujours sur un « savoir en suspens que le sujet de l’énoncé (sujet grammatical) ou celui de l’énon­cia­tion (locuteur) igno­re, recherche, néglige, ou encore tient hors de portée du destinatai­re...» (GMF p. 837). Dans certains cas, la valeur in­ter­ro­ga­tive de ce savoir « en suspens » est assez net­te (je ne sais pas quand il partira), dans d’autres cas elle devient moins clairement perceptible. Ainsi, on considère comme interrogative in­di­recte la sub­or­don­née de la phrase suivante :

(1) Nous avons regardé comment les enfants jouaient.

Or, sémantiquement, il n’y a pas beaucoup de dif­fé­ren­ce entre cette phrase et les suivantes  :

(2) Nous avons regardé les enfants jouer.
(3) Nous avons regardé les enfants qui jouaient.

car la phrase (1) ne signifie par réellement (ou du moins pas forcément) « nous avons étudié la manière dont [comment] les enfants jouaient », mais elle signifie plus simplement que les en­fants jouaient, et qu’on assistait à leurs jeux. C’est ce qui explique que dans le cas de verbes de perception comme voir, imaginer, en­tendre, etc., il y a une tendance à transformer les in­ter­ro­ga­tives in­di­rectes en relatives, en avançant dans la principale le mot sur lequel porte l’in­ter­ro­ga­ti­ve (voir ALPF p. 41) :

(a) Tu ne peux pas imaginer quel problème c’est.
(b) Tu ne peux pas imaginer le problème que c’est.
(c) Si tu voyais quelles femmes elle fréquente !
(d) Si tu voyais les femmes qu’elle fréquente !

2. Déplacement du focus

Dans les exem­ples (b) et (d), la transformation se justifie aisément par le désir de faire porter le focus sur l’objet de l’interrogation : on invite l’allocutaire à essayer d’imaginer le problème ou les femmes par une opération de représentation mentale. En quelque sorte, les phrases (a) et (c) signifient que le locuteur dit que l’allocutaire ne sait pas ou n’a pas les moyens de savoir quels sont le problème ou les femmes, tandis que dans les phrases (b) et (d) il l’invite à essayer d’imaginer ce problème. Il y a donc une nuance prag­ma­ti­que assez importante, et on ne peut pas dire que les formes (b) et (d) ne soient que de simples variantes des phrases (a) et (d). Cette tournure est très fréquente, et ne peut pas véritablement être con­si­dérée com­me une simple déviation par rapport à la norme. La plupart des usa­gers de la langue n’ont mê­me pas cons­cien­ce de ce procédé, au point que certains l’étendent dans la langue parlée à d’autres cons­truc­tions interrogatives, où il est moins justifié :

(e) Je savais pas les tuyaux qu’il fallait uti­li­ser. (in ALPF p. 41). Au lieu de  :
(f) Je (ne) savais pas quels tuyaux uti­li­ser.

Dans ce cas, en revanche, la norme du français standard reste la forme (f).