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750. Le mode de la sub­or­don­née introduite par après que

1. Antagonisme entre l’évolution de la langue et la norme

Le mode du verbe après la conjonction après que est source de nombreuses interrogations et d’autant d’in­dications contradictoires. La norme héritée du passé se heurte à l’évolution de la langue moderne, au point que les usagers, à cause d’un sentiment d’insécurité linguistique (p. 582), en arrivent à uti­li­ser des for­mes encore plus critiquables que ce que la norme interdit en principe.

La règle de la langue écrite veut que la conjonction après que soit suivie d’un in­di­ca­tif. À l’écrit, cela se produit le plus souvent dans un énoncé de récit (p. 501), au passé simple, et le temps uti­li­sé dans la cir­cons­tan­cielle temporelle introduite par après que est normalement le passé antérieur. Le premier problème est que dans la langue moderne, le passé antérieur ne s’uti­li­se pas à l’oral : le récit passé se fait au passé composé. Or, dans un récit au passé composé dans la langue courante ou parlée, on trouve aussi des cas où le passé composé marque une antériorité (un passé antérieur). Dans ce cas, si on observe strictement la règle selon laquelle on doit uti­li­ser l’in­di­ca­tif après après que, on peut se trouver dans un cas de figure dans lequel des passés composés renvoient à des niveaux narratifs différents :

Ils ont économisé pendant des années, puis ils se sont enfin décidés à acheter, ils ont trouvé un quartier sympa et ils ont déménagé en mai, et après qu’ils ont acheté leur maison, les prix des terrains ont augmenté.

Le verbe ils ont acheté leur maison est au passé composé comme tous les autres verbes de ce petit récit ; pour cette raison, l’antériorité qu’il doit exprimer par rapport à ont augmenté n’est plus assez sensible. C’est pourquoi la langue parlée a trouvé un moyen de faire ressortir l’antériorité en uti­li­sant le subjonctif passé, sur le modèle de avant que :

Avant qu’ils aient acheté leur maison, les prix des terrains ont augmenté.
Après qu’ils aient acheté leur maison, les prix des terrains ont augmenté.

2. Formes surcomposées

On trouve mê­me assez couramment des formes surcomposées du subjonctif passé employées après la con­jonction après que :

Le directeur du magasin était consterné, m’a dit l’inspectrice, et sans mots après qu’ils aient eu fini de faire le tour.
Jenn, leur manager, après qu’ils aient eu fini d’enregistrer « Hologram » a dit qu’ils allaient enregistrer une autre chanson.
Retour de ma sortie kayak, c’était, wouah, trop fort ! En plus on a eu trop de chance, il s’est mis à pleuvoir après qu’on ait eu fini ! [exemples trouvés sur Internet 18.8.2012]

3. Solutions de remplacement

L’emploi du subjonctif est parfaitement logique et explicable dans ce cas (impossibilité d’uti­li­ser le passé antérieur, exclu de la langue parlée), mais il est condamné par les puristes et la grammaire pres­crip­ti­ve. On a plusieurs solutions pour éviter le subjonctif dans la langue écrite :

a) on peut uti­li­ser le passé surcomposé avec quand ou une fois que / dès que. Cette forme est cependant plutôt du style oral :

Quand ils ont eu acheté leur maison, les prix des terrains ont augmenté.

b) quand le sujet de la sub­or­don­née est le mê­me que celui de la principale, on uti­li­se obligatoirement l’in­fi­ni­tif, ce qui règle le problème du mode du verbe. Mais à l’oral, on emploie peu les cons­truc­tions avec in­fi­ni­tif passé et quand le sujet de la sub­or­don­née est le mê­me que celui de la principale, on uti­li­se de préférence [quand + passé surcomposé. Cependant, le passé surcomposé n’est pas toujours uti­li­sable, parce qu’il introduit souvent une nuance d’abou­tis­sement ou de réussite (et on ne peut pas l’employer avec les verbes intransitifs ni avec les verbes à pronom réfléchi (voir p. 415 §2). C’est pourquoi dans la langue parlée on trouve mê­me [après que + subjonctif] quand le sujet de la sub­or­don­née renvoie au mê­me sujet que celui de la principale, auquel cas on devrait normalement uti­li­ser un in­fi­ni­tif passé (si le sujet de la sub­or­don­née est différent celui de la principale, à l’oral on uti­li­se de toute façon exclusivement [après que + subjonctif]) :

Après que je sois parti, je me suis rappelé que j’avais oublié d’éteindre la cafetière.

4. Situation de la langue écrite

À l’écrit, dans la presse ou des documents officiels, cette hantise d’éviter le subjonctif conduit à des formes hybrides, dans lesquelles, après la conjonction après que, on uti­li­se le passé com­po­sé (qui est de­venu quasiment impossible dans la langue courante à cause de la prépondérance du subjonctif passé), ou bien on uti­li­se le passé antérieur, temps du récit, mélangé à des prin­ci­pales au passé composé ou à d’au­tres temps du discours normalement incompatibles avec le passé antérieur (p. 415 §1). Les phrases sui­vantes sont des exem­ples qui illustrent ce problème et ne sont pas des modèles de cohérence tem­po­rel­le ou dis­cur­si­ve :

Les radios privées sont devenues en 2006 la bête noire du nouveau parti au pouvoir, notamment après qu’elles eurent mis en doute la véracité d’un coup.
Puis la crainte de l’épuisement des forêts s’est largement répandue après qu’elles eurent été de plus en plus exploitées pour la cons­truc­tion de bateaux.
Franchement, qui peut argüer avoir cessé d’acheter des cassettes audio et vidéo après qu’elles eurent été soumises à la redevance?
La couverture de l’agent de la CIA Valerie Plame est révélée en 2003 après que son époux eut critiqué la politique américaine en Irak [présent historique + passé antérieur ! Le Monde 16.3.2007]
Un restaurant de Clifton Park dans l’État de New York (nord-est) a annoncé avoir ouvert une enquête après qu’un client eut affirmé avoir découvert une tête de serpent dans son assiette de brocolis. [Le Figaro en ligne 8.5.2009]
Une enquête préliminaire pour homicide involontaire a été ouverte après que « plusieurs manquements à la règlementation » eurent été observés, a précisé Philippe Toccanier, le procureur de la République. [Le Figaro en ligne 3.8.2009]

5. Une situation confuse

Au total, on peut dire que la situation est passablement confuse et qu’il règne une véritable incertitude chez les usagers de la langue. Cette situation, qui relève fondamentalement du processus de l’hyper­cor­rec­tis­me (p. 583), semble engendrer un hypercorrectisme nouveau, puis­qu’on a relevé (aout 2013) plus de 500 occurrences de la suite après que nous eussions (suivie ou non d’un participe passé), donc avec un imparfait du subjonctif (dans les exem­ples, il s’agissait aussi de l’auxiliaire servant à former un plus-que-parfait du subjonctif). Autrement dit, comme les locuteurs craignent d’employer le subjonctif passé après après que, ils veulent le remplacer par un passé antérieur. Comme ils maitrisent mal la morphologie des verbes, ils confondent passé antérieur et subjonctif plus-que-parfait (c’est là l’hypercorrectisme). Bref, les usagers veulent à tout prix éviter le subjonctif, et, au terme de ce processus, finissent par l’employer sans s’en rendre compte.

6. Recommandations

L’apprenant de FLE peut retenir les consignes suivantes :

a. Langue écrite

b. Langue parlée (et écrit courant, par exem­ple courriel)

On uti­li­se le subjonctif passé, mê­me si le sujet est le mê­me dans la principale et la sub­or­don­née.